La collection de plaques de verre des Chantiers et Ateliers de Provence dans le fonds d archives communal de Port-de-Bouc

 

A l’occasion de la visite des bénévoles du dispositif « nouveaux collectionneurs » aux archives communales de Port de Bouc, l’archiviste Frédéric Allio retrace l’histoire du fonds photographique des Chantiers et Ateliers de Provence. Cette collection constitue une documentation rare, représentant un instantané fidèle des travaux techniques de l’entreprise durant la Seconde guerre mondiale, participant pleinement à ce que l’Etat appelait «  l’effort de guerre ».

 

Les archives de Port-de-Bouc, accessibles à tous, cachent de précieux trésors. C’est le cas de la collection de photographies sur plaques de verre faisant partie du fonds d’archives des Chantiers et Ateliers de Provence, récupéré par la commune en 1980 lorsque celle-ci devient propriétaire des terrains des anciens chantiers, fermés en 1966.

La société des Chantiers et Ateliers de Provence (CAP) a été l’une des entreprises la plus marquante de l’histoire contemporaine de la ville et grand pourvoyeur d’emplois. Les chantiers navals débutent leur activité en 1899 et sont situés en plein cœur de la bourgade. Six cales de 125 mètres à 150 mètres de long sont aménagées afin de pouvoir construire simultanément jusqu’à 6 bateaux. Les CAP en produiront plus de 200 en 67 ans d’existence, dont 123 navires marchands et 17 navires de guerre.

Les photographies sur plaques de verre retracent le montage et l’aménagement de 4 des 17 navires de guerre construits par les CAP entre 1939 et 1942, moment où l’effort de guerre est à son paroxysme. Il s’agit plus précisément d’avisos dragueurs, commande de la Marine Nationale française qui avait prévu de concevoir 24 navires dits de la « classe chamois » en utilisant différents chantiers de construction en France dont les CAP de Port de Bouc.

Les avisos dragueurs sont des navires de guerre, rapides et de faibles tonnages qui permettent notamment d’assurer les communications entre les différents bâtiments sur mer et la terre. Transformés en dragueurs de mines, les avisos utilisent alors une drague, dispositif mécanique acoustique ou magnétique, capables de repérer des mines sous-marines et de les détruire avant leur explosion.

Leur destin sera différent puisque après la prise de contrôle des CAP par les allemands en novembre 1942, ils serviront, pour la plupart d’entre eux,  les intérêts de la Kriegsmarine, la marine de guerre allemande. Drôle de destin donc pour ces navires de guerre construits à l’origine pour servir les intérêts de la marine française et qui, au final, serviront à l’ennemi allemand.  

Les avisos dragueurs dont la construction est représentée sur les plaques de verre sont les suivants :

  • Matelot Leblanc, [7 Fi 182-242], 25 plaques de verre, 78 mètres de long, 674 tonnes, construit de 1939 à 1943. Il entre en service dans la Kriegsmarine en 1943 (renommé SG41 puis SG14) et est coulé au large de Capri en août 1944.
  • Rageot de la Touche, [7 Fi 243-302], 26 plaques de verre, 78 mètres de long, 674 tonnes, construit de 1939 à 1942, il entre en service dans la Kriegsmarine en 1943 (renommé SG42 puis SG15 puis UJ2229), et est coulé dans le port de Gênes en avril 1945.
  • Amiral Sénès, [7 Fi 303-342], 23 plaques de verre, 78 mètres de long, 674 tonnes, construit de 1939 à 1942, il entre en service dans la Kriegsmarine en 1944 (renommé SG16 puis SG21), il est sabordé par son équipage dans le port de Marseille en août 1944 après le débarquement allié en Provence.
  • Enseigne Ballande, [7 Fi 343-373], 15 plaques de verre, 78 mètres de long, 674 tonnes, construit de 1939 à 1942, capturé à quai en 1942, il n’entrera jamais en service.

Il revient à Jean Domenichino, chercheur associé à l’Université d’Aix-Marseille, de s’être le premier intéressé à l’histoire des CAP après leur fermeture en 1966. A cette date, les archives de l’entreprise conservées dans les bureaux sont pour partie transférées à Marseille par la Direction. Les documents comptables et financiers ont eux, été emportés par les actionnaires et n’ont pu être consultés par Jean Domenichino. La commune hérite alors des documents restants dans les bâtiments administratifs après le rachat des terrains en 1980. Bien que vandalisés et abimés par le temps, Jean Domenichino note « la présence de deux fonds relativement homogènes dont la qualité compense en partie les pertes subies ». Les cahiers d’embauche de l’entreprise sont restés sur place ainsi que les archives du comité d’entreprise. Après avoir été largement exploitées par des érudits locaux dans le cadre de l’opération de valorisation de la mémoire ouvrière, les archives des CAP ont été transférées à l’Hôtel de ville. Un classement sommaire a alors été engagé par l’archiviste de la commune au début des années 1990.

Les 89 plaques de verre conservées aux archives communales de Port-de-Bouc représentent un patrimoine exceptionnel, fragile et sous-exploité. Leur histoire reste assez méconnue. Il s’agirait d’une commande de la Marine Nationale qui souhaitait certainement suivre l’avancée du chantier entre 1939 et 1942. Les reportages photos sont réalisés en moyenne tous les mois. Tirages sur film souple et sur plaques de verre se mêlent. Pourquoi cette alternance ? Pourquoi ne retrouve-t-on ces plaques que pour 4 bateaux ? Y en avait-il plus (cela sous-entend des pertes subies, entre vandalisme et aléas du temps)? Comment sont-elles parvenues jusqu’à nous ? De nombreuses questions se posent autour de ces supports photographiques.

Elles ont fait l’objet d’une analyse, description et cotation par Eugénie Bonnafous, ancienne archiviste du CDG 13 en charge de la mission à Port-de-Bouc en 2009.  Il faut noter leur très bon état de conservation. L’image n’est pas altérée et les plaques ne portent que très peu de marques d’usures. 

Elle a également réalisé un conditionnement parfaitement adapté à ce genre de support, en les enveloppant dans une pochette en papier neutre à quatre rabats puis en les insérant dans des boîtes adaptées à leur format. Intégrées au fonds iconographiques de la commune (série Fi), elles sont entièrement communicables au lecteur qui en ferait la demande. La manipulation de ces plaques de verre ne se fait qu’en présence de l’archiviste et avec des gants de protection afin de ne pas altérer le verre par la transpiration des doigts. En effet, les plaques de verre sont  un procédé photographique adopté après 1878. Elles sont composées de gélatino bromures et le verre est recouvert d’une émulsion sensible à la lumière. Leurs conditions de conservation optimales sont les suivantes : 18°C de température (+/- 2°C) et 30 à 40% de taux d’humidité.

Elles ont été également numérisées pour 18 d’entres-elles en 2015 à l’occasion des journées du Patrimoine consacrées à la Seconde guerre mondiale et sont donc consultables également sur ordinateur.

Il s’agit là d’un patrimoine remarquable conservé dans les archives communales de Port-de-Bouc, témoin d’une activité industrielle qui a fait la richesse de la commune, témoin également du contexte difficile liée à la Seconde guerre mondiale.

La présence de plaques de verre dans les fonds d’archives n’est pas rare mais il s’agit bien de documents uniques et à conserver avec une extrême précaution.

Frédéric Allio, archiviste, centre de gestion des Bouches du Rhône.